Peux-tu revenir sur la genèse et les revendications du mouvement annoncé le 17 octobre 2026 ?
C’est intéressant de parler de « mouvement » et non d’ « appel » pour le 17 octobre. Pour être prudent, je pencherais pour ma part pour l’idée d’un appel, qui me paraît, au stade où nous en parlons, plus appropriée. Il s’agit en réalité de plusieurs appels qui ont émergé au cours de la deuxième semaine de septembre sur TikTok.
Ces appels ne sont pas complètement sans lien avec le mouvement des Gilets jaunes. Parmi leurs protagonistes figure le rappeur Kopp Johnson. Il avait en effet publié au moment du mouvement des Gilets jaunes un clip intitulé « Gilet jaune ». Alors livreur, il s’était lui-même retrouvé bloqué sur un rond-point. Cette expérience semble l’avoir inspiré pour réaliser ce clip, avant qu’il ne se lance par la suite dans le rap.
Mais la date du 17 octobre semble avoir émergé d’un autre compte (dont l’intitulé mêle lettre et chiffres), qui réagit à la multiplication des débats sur le prix de l’essence et les appels à manifester conte la hausse des prix du carburant en posant une date. C’est devenu ce qu’on appelle une « trend », une vidéo virale, qui s’est largement diffusée sur ce réseau social. D’ailleurs la vidéo à l’origine de la date a recueilli plus de deux millions et demi de vues pour plus de 42000 partages et plus de 5800 commentaires.
En sociologie des mouvements sociaux, on a pour habitude de parler de « configurations » pour expliquer la diffusion d’un mouvement social. Pour l’illustrer, il est fréquent d’utiliser l’image d’un match de football où interviennent des équipes, un arbitre, des entraîneur·ses, des supporter·ices, des journalistes sportifs et des institutions chargées d’organiser les matchs. Cela permet de montrer qu’un match ne repose pas uniquement sur des simples performances individuelles, aussi impressionnantes soient-elles.
Penser par « configurations » permet de dépasser une lecture individualiste des « mobilisations » ou d’un appel, pour l’inscrire dans un ensemble relationnel composé d’une multiplicité d’acteur·ices. C’est un peu le cas de cet appel devenu viral sur TikTok (la viralité est au cœur même du fonctionnement de ce réseau social). Il est devenu un « sujet » public, on en parle pour le soutenir comme pour le critiquer : les politiques, les « ancien·nes » Gilets jaunes, mais surtout des journalistes.
Ces dernier·es ont contribué à le diffuser vers d’autres espaces, comme en témoignent les différentes émissions qui lui ont été consacrées. Par exemple, l’appel a été évoqué dans un journal télévisé de 20h sur France 2, dans des émissions dites « people », mais aussi dans de nombreux articles de presse. Un sondage a même été commandé. L’une de ses questions vise à « tester » la popularité « d’une nouvelle mobilisation des Gilets jaunes »[1]. Pris ensemble, ces différents éléments participent bien à la fabrication d’un événement et contribuent à sa large diffusion.
Certains parlent d’un retour du mouvement des Gilets jaunes, qu’en penses-tu ?
Pour se garder de toute surinterprétation pour le moment, on peut partir de ce qui est observable et mesurable. Je rappelle que la thématique du « retour du mouvement des Gilets jaunes » est récurrente depuis 2021. Plusieurs rentrées sociales et politiques ont ainsi été présentées comme des occasions de « relancer » le mouvement, sans grand succès.
La dernière tentative remonte à 2025, avec le mouvement « Bloquons tout ! », que certains grands médias ont rapidement rapproché d’un « retour des Gilets jaunes ». J’ai mené une enquête sur ce mouvement à l’aide de questionnaires en face à face et d’observations ethnographiques. Les données recueillies montrent que ses propriétés sociales et politiques, ainsi que sa distribution spatiale, sont très différentes de celles du mouvement des Gilets jaunes.
Mais le thème du « retour des Gilets jaunes » est révélateur en ce sens que le référent « Gilet jaune » fait désormais partie des grands moments de l’histoire politique et sociale du pays. Il est régulièrement convoqué lorsque la situation sociale devient intenable ou que les prix de l’énergie augmentent.
Pour penser les enjeux de l’appel actuel, il me semble nécessaire de faire la différence entre reprendre les codes du mouvement des Gilets jaunes et (re)mobiliser les populations qui avaient participé à ce mouvement. Ce sont deux choses différents. Je dirais que nous sommes encore au premier stade. Or l’idée de « retour des Gilets jaunes » suggère que nous serions déjà dans le second.
Peux-tu détailler un peu plus la sociologie, la géographie et le répertoire d’action que l’on peut d’ores et déjà distinguer ?
Il faut désormais mener une recherche de sciences sociales pour être plus précis. Je suis ces appels depuis septembre et, pour l’instant, je vois se dessiner quelque chose de différent de ce que j’ai pu observer pendant le mouvement des Gilets jaunes. Les appels actuels sont encore embryonnaires et ne présentent pas les mêmes caractéristiques que ceux de 2018. Si l’on s’en tient à la sociologie globale des appels actuellement pour le 17 octobre, on observe surtout, à ce stade, la présence de jeunes personnes racisées, en majorité des hommes.
En 2018, les Gilets jaunes de l’Hexagone étaient majoritairement des personnes blanches (à l’exception notable de Priscillia Ludosky, entre autres bien sûr, à l’origine de la pétition pour « une baisse des prix du carburant à la pompe » qui a contribué au lancement du mouvement). Ces Gilets jaunes étaient également en moyenne plus âgés, particulièrement sur les ronds-points, et davantage « installés » dans la vie. Leur situation économique était fragilisée par un ensemble de dépenses liées au logement, notamment aux crédits, à la mobilité et aux enfants.
Dans le cas des appels à la mobilisation du 17 octobre, j’observe la présence d’une frange de participant·es très connectée, qui maîtrise parfaitement les codes des réseaux sociaux. À ce stade, leur profil suggère qu’il s’agit principalement de personnes issues des quartiers populaires. Par exemple, le compte à l’origine de l’appel du 17 octobre contient dans son intitulé le chiffre « 95 ». Le « 95 » renvoie au Val-d’Oise, en Île-de-France, un département qui comprend un ensemble de communes et de quartiers populaires.
Ce type de codage a retenu mon attention, car je l’ai déjà observé lorsque j’ai étudié le mouvement « GenZ212 » auMaroc et examiné les pseudonymes utilisés sur Discord pendant les mobilisations. L’un des profils que je suis est notamment celui d’un livreur, pour qui l’augmentation du prix des carburants a des effets très concrets au quotidien. Son profil est éclairant car il appartient à ces secteurs d’activité externalisés, qui donnent aux travailleur·ses un semblant d’indépendance. Ces secteurs se caractérisent généralement par des conditions de travail difficiles, des salaires bas et une forte précarité de l’emploi, où les populations non blanches sont particulièrement présentes.
La notion de « capitalisme racial » me paraît ici constituer une piste analytique intéressante pour penser ensemble deux dimensions : d’une part, l’exploitation économique et les difficultés à s’en sortir au quotidien, qui peuvent contribuer à expliquer les appels du 17 octobre contre la hausse des prix du carburant parmi ces populations issues des classes populaires ; d’autre part, les assignations ethnoraciales et spatiales auxquelles ces mêmes populations sont confrontées.
Les choses peuvent évidemment s’accélérer dans les jours et les semaines à venir, mais je peux déjà dire que cet appel pour la journée du 17 octobre est moins dispersé territorialement. Plusieurs visuels indiquant des lieux de rassemblement ont circulé. Celui qui est le plus souvent repris, et généré par IA, s’intitule « Mobilisation Gilets jaunes. Samedi 17 octobre 2026. Toutes grandes villes en mouvement ». Il donne rendez-vous dans 23 villes, dont Paris.
À titre de comparaison, avant même le début du mouvement des Gilets jaunes, le site blocage17novembre.com recensait déjà plus de 710 lieux de rassemblement pour la journée du 17 novembre 2018. Au soir de cette même journée, plus de 2 000 lieux étaient recensés par d’autres sources. Pour l’essentiel, les appels actuels reprennent un répertoire classique des mouvements sociaux, à savoir la forme manifestation.
Pour l’instant, les profils qui relaient ces appels sont assez concentrés sur TikTok, même si la diffusion commence à s’élargir sur d’autres réseaux sociaux à mesure que la date approche. Cela contribue à expliquer le profil plutôt « jeune » des personnes qui produisent et diffusent ces vidéos.
On assiste d’ailleurs à des formes de politisation plurielles qui passent par les réseaux sociaux. Des personnes qui produisaient jusque-là des vidéos sur des sujets de société plus classiques se mettent à parler du prix de l’essence et des difficultés du quotidien en réaction à l’actualité sociale et politique. Elles opèrent en ce sens des montées en généralité à partir de situations concrètes.
J’écoute longuement les « lives » lancés par certain·es « jeunes » à l’origine ou qui relayent les appels au 17 octobre. Ils y parlent de leur quotidien, où s’imbriquent problématiques sociales et politiques. Né·es pour la plupart après l’année 2000, ils étaient encore « mineur·es » au moment du mouvement des Gilets jaunes, et sont issu·es en grande partie des quartiers populaires.
Ils évoquent la difficulté à s’en sortir ou d’accéder à un logement (une grande partie vit encore chez ses parents), la hausse du prix de l’essence, les discriminations raciales et leur ciblage en raison de leur profil. Certain·es espèrent que d’autres territoires et populations, comme les « Antillais·es » évoqué·es lors d’un live, rejoignent les appels. En raison de l’actualité, les discussions portent aussi beaucoup sur le mouvement lycéen. Certain·es expriment leur solidarité et ont rejoint des blocages.
Il important de préciser que comme ces vidéos liées au 17 octobre peuvent devenir virales, certains profils se mettent à publier également des formats courts, parfois drôles en mettant la chasuble jaune, pour tirer parti de la dynamique de l’algorithme et recueillir des vues. La vidéo qui fixe la date du 17 octobre, par exemple, est construite sur le thème d’ « Orochimaru », personnage de « Naruto », accompagné d’une musique sombre et inquiétante pour souligner la gravité associée à cette date.
Cet élément est intéressant pour celles et ceux qui s’intéressent aux cultures populaires dans les quartiers. Des mangas comme « Naruto », mais aussi « One Piece », y rencontrent un véritable succès auprès de la jeunesse, et bien au-delà. La mobilisation de ces références dans les mouvements dit « Gen Z » à l’international en fournit également une illustration.
L’hypothèse que je formule à ce stade, et qu’il faudra confirmer ou infirmer le 17 octobre, est que nous assistons peut-être à un autre phénomène social, qui reprend certains codes et signifiants des Gilets jaunes. Les différences tiennent notamment à la « jeunesse » des personnes qui lancent ces appels, à leurs profils sociaux, notamment leur appartenance à des populations non blanches, mais aussi à leurs modes de communication et à leur usage « intensif » de l’IA. Ce dernier point pose d’ailleurs des problèmes d’exactitude pour certaines informations figurant sur les cartographies proposées, comparativement à la cartographie collaborative mise en place en 2018 pour le mouvement des Gilets jaunes.
Je pose cette hypothèse parce que j’ai constaté que certain·es Gilets jaunes expriment du scepticisme, voire parfois un rejet, à l’égard de ces appels. J’ai regardé ce que disent d’autres « ancien·nes » Gilets jaunes, et deux attitudes semblent se dégager. La première consiste à dire : « Où étaient ces gens quand on se battait ? » La seconde est de ne pas se sentir concerné pour le moment et d’observer la situation à distance. À mon avis, ces réactions peuvent traduire à la fois des conflits autour de la question de savoir qui est légitime à se revendiquer « Gilet jaune » et une certaine amertume liée à un combat qui s’est parfois terminé dans la douleur, voire dans la répression.
Il reste toutefois difficile de savoir, à ce stade, comment ces attitudes pourraient évoluer. Si la mobilisation prend de l’ampleur et se diffuse, je ne suis pas certain qu’elle n’embarque pas à nouveau ces fractions des classes populaires blanches, désormais très politisées et très remontées contre le pouvoir en place (mais également, pour une partie, envers une population non blanche considérée comme « profiteuse »).
Ce sur quoi je voudrais insister ici pour boucler cette question, c’est que la catégorisation de ces profils comme « racisés » n’est pas une donnée secondaire. Elle est au cœur de l’analyse que l’on peut faire de ces appels.
Cela met en évidence la façon dont une « jeunesse » postcoloniale s’approprie l’histoire sociale et politique de son pays, à rebours des discours d’assignation qui tendent à la dépolitiser ou à lui dénier toute légitimité à parler au nom du « peuple » français.
Il est par ailleurs révélateur de voir se multiplier, dans le cadre des appels au 17 octobre, les vidéos consacrées à la répression et au fait d’être davantage ciblé lorsqu’on est non blanc en manifestations.
On y trouve des conseils pour manifester, tandis que d’autres relaient les appels de personnes plus « âgées » qui demandent aux « jeunes » issu·es des quartiers populaires de ne pas manifester le 17 octobre, par crainte qu’ils et elles ne soient davantage visé·es par la répression. Cela fait directement écho aux propos d’une personne que j’avais interrogée lors de mon enquête sur le mouvement des Gilets jaunes : « t’imagines ce que peut subir un groupe d’arabes et de noir·es sur un rond-point ?[2]».
Dans tous les cas, ces appels participent de formes plurielles de politisation et des transformations en cours dans la société française autour de la place des personnes non blanches dans l’espace social et politique. Car si le contexte est marqué par la banalisation des discours racistes et la progression électorale de l’extrême droite, un autre phénomène se produit. On assiste à la structuration de multiples espaces dans lesquels les personnes non blanches prennent davantage la parole et se font entendre.
Cela s’est vu dans le champ politique, lors des élections municipales de mars 2026, autour de la question palestinienne, mais aussi dans le domaine écologique, avec l’appropriation des enjeux environnementaux par des personnes non blanches. Cela va jusqu’à la pratique de la randonnée comme manière de répondre aux assignations raciales (voir l’article de Reporterre).
Cela embrasse aussi des luttes féministes où des femmes non blanches, ancrées dans des collectifs, gagnent en audibilité et parlent depuis des perspectives antiracistes. Surtout, on observe le renforcement d’organisations politiques autonomes, à l’image de l’Assemblée des quartiers, qui se revendiquent des luttes historiques des quartiers. Elles cherchent à porter la voix des habitant·es des quartiers populaires et à rendre visibles leurs préoccupations, un fait politique qui s’inscrit dans cette « histoire politique des immigrations (post)coloniales ».
Il importe désormais de mener une recherche scientifique à très large échelle, avec des outils de sciences sociales renouvelés qui intègrent une vision décolonisée des savoirs, pour comprendre comment ces différents phénomènes s’articulent : les questions de représentation des personnes non blanches, de prise de parole, pour ne plus être parlé·es par d’autres, des manière de dire et de faire les choses, d’initiatives plurielles, etc. sont devenues des enjeux qui ne peuvent plus être relégués au second plan.
S’agissant d’un appel citoyen né en ligne, sa reprise par les organisations syndicales, partis politiques et médias est-elle nécessaire ?
L’appel a bien circulé dans les médias, ce qui lui a donné une large visibilité et a suscité des positionnements différents. La gauche de rupture, ainsi que certaines autres formations ancrées à gauche, se sont déjà prononcées en faveur de l’appel, tout comme certaines organisations syndicales. J’ai pu lire dans certains articles que ces prises de position de la part de partis dits progressistes s’expliqueraient par le contexte électoral lié à la présidentielle.
Si ce contexte peut contribuer en effet à les expliquer, puisqu’il faut bien accompagner ce qui semble s’apparenter à une demande sociale populaire, je crois que le « traumatisme » du 17 novembre 2018 et le lancement du mouvement des Gilets jaunes reste présent. À l’époque, certaines organisations avaient tardé à se positionner, parfois de plusieurs semaines, avant d’appeler clairement à soutenir le mouvement, alors que des écarts existaient déjà entre des bases qui se rendaient sur le terrain et des directions réticentes.
C’est, selon moi, un élément non négligeable pour comprendre la rapidité des soutiens actuels. Je pense que tout dépend du projet politique défendu par ces formations et de la place accordée aux initiatives qui émanent de l’extérieur des institutions politiques traditionnelles, aujourd’hui affaiblies. Car face à l’aggravation de la situation sociale, les organisations politiques et particulièrement syndicales, peinent parfois à mobiliser des larges secteurs de la société et à proposer des modalités fédératrices.
Cette attrition, qu’il faut bien sûr nuancer, ressort des résultats de certains travaux de sciences sociales sur les grandes transformations politiques en France et s’est particulièrement manifestée lors du mouvement des Gilets jaunes.
Comment, pour toi, devraient se positionner des forces progressistes à l’égard de ce mouvement ?
Je crois que l’enjeu est majeur pour ce que l’on appelle les forces progressistes. Cette rentrée 2026 a notamment été marquée par des sorties islamophobes, loin d’être nouvelles, visant les femmes qui portent le foulard.
Celles-ci ont été initiées par l’extrême droite, puis relayées dans des espaces médiatiques et par d’autres formations politiques, alors que dans le même temps il y a une grave crise écologique, une situation sociale difficile avec l’inflation, un néolibéralisme qui détruit peu à peu les outils de solidarité collective et des répressions policières qui se poursuivent. Se positionner en soutien d’un mouvement qui réintroduit de la conflictualité autour des conditions matérielles d’existence (la vie chère, les difficultés liées à la mobilité, les questions de justice sociale, etc.) et qui porte une critique politique dirigée vers le haut représente donc un enjeu stratégique pour ces forces progressistes.
Et les exemples en ce sens ne manquent pas. Si un appui rapide avait été apporté au mouvement des Gilets jaunes dès novembre 2018, alors qu’il jouissait encore d’une grande popularité, peut-être que cela aurait pu donner naissance à quelque chose de plus large, comparable aux grands moments de l’histoire de France qui ont articulé grèves et mobilisations, avec un foisonnement d’initiatives créant un rapport de force qu’aucun gouvernement ne pourrait affronter.
On sait que les mois prochains vont être rythmés par l’échéance électorale de la présidentielle puis des législatives 2027. À ton sens, cette échéance est-elle une opportunité pour le mouvement ou la promesse d’une démobilisation rapide au profit des promesses électorales ?
Comme je viens de l’évoquer, il est encore trop tôt pour déterminer les enjeux de ces appels, ainsi que leurs ancrages sociaux. Je rappelle qu’au cours des vingt dernières années[3], plusieurs mouvements sociaux ont eu lieu à moins d’un an d’une élection présidentielle : le mouvement contre « la loi Travail » de 2016, ou encore celui contre le contrat première embauche (CPE) de 2006. Si l’on adopte une perspective décoloniale pour sortir du strict périmètre de l’Hexagone, on peut aussi évoquer l’important mouvement contre la vie chère aux Antilles. Les suites de ces mouvements ainsi que de ces élections sont connues.
Ce sur quoi je voudrais insister ici à la lumière des recherches que j’ai pu conduire ainsi que des apports récents de la sociologie politique, c’est que, même si le contexte de l’élection présidentielle peut compter, l’essentiel me semble tenir aux configurations qu’un éventuel « mouvement » va créer : les alliances qu’il va tisser et le rapport de force qu’il réussira à imposer. C’est cela qui me paraît déterminant.
Le mouvement lycéen d’ampleur que connait le pays est-il en train de rebattre les cartes de l’appel au 17 octobre ?
Les appels au 17 octobre s’inscrivent en effet dans ce contexte marqué par un mouvement lycéen d’une grande ampleur, comparativement au mouvement lycéen de 2018 au moment des Gilets jaunes. Comme je l’ai évoqué plus haut, certain·es protagonistes de l’appel au 17 octobre se rendent aux blocages pour filmer ou soutenir les lycéen·nes. Une phrase revient souvent chez ces dernier·es et qu’on pourrait résumer ainsi : « ce que vous voyez avec le mouvement lycéen, ce sont les tipeu [petits], vous n’êtes pas prêts de voir ce qu’on va faire nous les grands ».
Il y a là bien sûr une forme de théâtralité : les plus « âgés », les « grands » se présentent comme ceux qui amplifieraient la conflictualité sociale et imposeraient un rapport de force au pouvoir le forçant à les écouter et à accéder à leurs revendications. Rien n’est acquis. Les « tipeu » sont aussi protagonistes de ce mouvement lycéen en cours et qui font pour certain·es leur première expérience militante en bloquant leur lycée. Ce sont également des acteur·ices qui participent à structurer leur mouvement, tant du point de vue des revendications que des coordinations qui se forment ici et là.
D’ailleurs, l’écart d’âge est parfois minime entre les protagonistes de l’appel pour le 17 octobre et celles et ceux du mouvement lycéen. Cela crée des proximités, des manières de dire et de communiquer par exemple sur les réseaux sociaux (Snapchat, Tiktok, Instagram) qui s’articulent. À mon avis, le mouvement lycéen participe pleinement de la tendance décrite plus haut. D’abord, des prises de parole très fortes de personnes non blanches dans les ceintures populaires de l’Île-de-France comme en Seine-Saint-Denis et au-delà, et une exposition rapide à la répression policière.
Je fais remarquer que les organisations des quartiers populaires, les collectifs et les femmes seules issues des quartiers ont rapidement soutenu le mouvement et se sont mobilisé·es auprès des jeunes. Puis le mouvement a pris de l’ampleur, s’est diffusé et une journée de mobilisation nationale le 6 octobre a accompagné sa diffusion territoriale. Cette journée a été une réussite avec des mobilisations et une construction du rapport de force avec le pouvoir, qui est d’abord un acquis des jeunes, mobilisé·es malgré la répression et la condescendance de certain·es responsables politiques.
Le mouvement rejoint ainsi ces mouvements sociaux qui se construisent par le bas, largement en dehors des institutions traditionnelles, portées par une génération qui vit les grands bouleversements de son époque, écologiques comme politiques. Je l’ai particulièrement vu ce jour-là : une mobilisation massive avec des milliers de manifestant·es pour une ville de taille moyenne, des revendications structurées, une forte demande de justice sociale et territoriale, mais aussi une solidarité plus large avec des jeunes dont les conditions de vie ont été détruites, comme les Palestinien·nes.
Mais la question qui se pose est de savoir si cette pluralité infusera d’autres espaces : invitations dans les médias, prises de parole publiques, etc. La question se pose aussi aux organisations et collectifs qui accompagnent le mouvement et se réclament de l’émancipation : y aura-t-il une place pour ces personnes non blanches et cette diversité de profils, dans la construction des alliances comme dans les invitations à des événements ?
L’autre élément que je souhaite soulever et que nous avons tou·tes vu est la répression endurée par le mouvement. Elle traduit les transformations de la doctrine du maintien de l’ordre. Elle montre aussi la volonté de briser rapidement des secteurs et des classes d’âge qui peuvent être perçus comme « subversives ». Cette répression, comme celle des mouvements sociaux précédents, est une marque du pouvoir en place. Je rappelle qu’en décembre 2018, à Mantes-la-Jolie, environ 150 lycéen·nes, en majorité racisé·es, ont été mis·es à genoux, les mains derrière la tête, accompagné de cette phrase : « Voilà une classe qui se tient sage ».
D’une manière générale, la répression de ce mouvement pourrait éventuellement être porteuse aussi d’un message politique : durcir maintenant pour donner un « avant-goût » de ce que pourrait être le 17 octobre. Une hypothèse que j’avance est que le mouvement lycéen a reçu ce soutien rapide, parce qu’il y a quelque chose de son économie morale qui a été atteint. Aux humiliations se sont ajoutés des blessé·es et plus de 6 000 arrestations. Un seuil moral a été franchi dans le rapport du pouvoir en place à une partie très jeune de sa population : des enfants, des adolescent·es, des personnes jeunes en générale.
Une forte colère face à cette répression s’agrège désormais à une situation sociale difficile et à des prix de l’énergie très élevés. Tout cela forme la « configuration » dans laquelle prennent place les appels au 17 octobre.
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Propos recueillis par Vincent Bollenot.
Notes
[1] Le sondage fait apparaître un soutien autour de « 66 % » à une telle mobilisation, qui atteint 77 % chez les « ouvriers et employés », c’est-à-dire principalement dans les classes populaires.
[2] Lorsqu’on n’appartient pas au groupe majoritaire, on ne se pose donc pas les mêmes questions et on n’est pas exposé·es au même degré de violences policières.
[3] En dehors de la séquence présidentielle, d’autres mouvements ont profondément marqué les luttes collectives et les mots d’ordre en France et dans certains pays des Nords, comme la vague de mobilisations liée à « Black Lives Matter » après la mort de George Floyd.
